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Science

Gagner, puis s’effondrer : la science derrière un paradoxe universel – Sadio Tounkara

Sadjo, acteur de l’innovation éducative en Guinée © Sadjo Tounkara

Dopamine, identité fracturée, vide post-objectif. Une plongée scientifique dans les mécanismes qui font des vainqueurs les plus grandes victimes de leur propre triomphe.

 La victoire est souvent plus dangereuse que la défaite

Il existe une vérité que personne ne nous enseigne, ni dans les écoles, ni dans les livres de développement personnel, ni dans les discours de remise de diplômes. Une vérité que l’on découvre toujours trop tard, après la chute, jamais avant.

Non pas parce que réussir est mauvais. Mais parce que nous ne sommes pas câblés pour gérer ce qui arrive après.

I. Le cerveau du chasseur, pas du roi

Pour comprendre la crise après victoire, il faut commencer par une leçon de neurochimie fondamentale. Le neuroscientifique Wolfram Schultz a démontré, à travers des décennies de recherche sur le système dopaminergique, que le cerveau humain n’est pas conçu pour savourer la récompense il est conçu pour anticiper la récompense. La dopamine, cette molécule que l’on associe au plaisir, est en réalité la molécule de la quête. Elle monte en flèche pendant la poursuite. Elle chute, parfois brutalement, au moment de l’obtention.

Ce phénomène, que les chercheurs appellent reward prediction error (erreur de prédiction de récompense), explique quelque chose de fondamental : votre cerveau vous promet que la victoire sera extraordinaire. Et quand vous l’atteignez, il enregistre une désillusion biologique. Pas parce que vous avez échoué. Parce que vous avez réussi.

Kent Berridge, neuroscientifique à l’Université du Michigan, est allé plus loin en distinguant deux systèmes cérébraux souvent confondus : le système du wanting (vouloir) et celui du liking (apprécier). Ces deux systèmes sont anatomiquement séparés. Le premier est vaste, puissant, presque illimité. Le second est petit, fragile, facilement saturé. Ce que vous voulez avec passion, vous ne l’aimez souvent que modérément une fois obtenu.

L’opposant qui rêve du pouvoir pendant vingt ans. L’entrepreneur qui fantasme son financement. L’artiste qui imagine sa première pochette d’album. Ils ont nourri leur système wanting pendant des années une machine de guerre à l’état pur. Mais le jour J, c’est le système liking infiniment plus limité qui prend le relais. Et il n’est pas à la hauteur de l’attente.

II. L’identité fracturée : quand tu gagnes en perdant toi-même

Il y a un deuxième mécanisme, encore plus profond. Il touche à l’identité. Le psychologue Erik Erikson a théorisé que l’identité humaine se construit autour de la lutte, pas de la possession. Nous nous définissons par nos batailles, nos adversités, nos causes. L’opposant politique et son combat contre le régime.

L’entrepreneur en recherche de fonds et sa résistance aux refus. L’artiste en quête de reconnaissance et sa soif d’être entendu.

Quand l’objectif est atteint, quelque chose de vertigineux se produit : le personnage qui avait du sens disparaît. La victoire est, en quelque sorte, une forme de mort identitaire.

Des études en psychologie clinique ont montré que les athlètes qui mettent fin à leur carrière après un titre, les révolutionnaires qui accèdent au pouvoir, et même les patients guéris d’une longue maladie, traversent souvent une phase dépressive intense. Non par ingratitude. Mais parce que leur ancienne identité construite autour de la lutte n’a plus de sens, et que la nouvelle identité n’a pas encore été construite. On appelle cela le vacuum post-objectif. Un vide. Et dans ce vide, les décisions les plus destructrices se prennent.

III. La vigilance qui s’effondre

Il existe un troisième processus, plus discret mais dévastateur : la relaxation de la vigilance. Les travaux en psychologie évolutive montrent que le cerveau humain maintient un niveau d’alerte élevé tant qu’une menace ou un objectif exige de l’attention. Lorsque la menace disparaît ou l’objectif est atteint ce système d’alerte se détend. Naturellement. Biologiquement. C’est une réponse adaptée à la survie dans un environnement ancestral : après la chasse, il faut se reposer.

Mais dans le monde moderne, la victoire n’est jamais la fin de la chasse. Elle en est le début d’un nouveau territoire. Et dans ce nouveau territoire, la relaxation de la vigilance se paye cash.

L’entrepreneur qui obtient son financement relâche sa créativité, son urgence, son sens du détail. Il commence à payer des bureaux, recruter trop vite, perdre le contact avec son marché. Le politicien qui gagne le pouvoir perd la discipline du candidat. L’artiste qui sort son premier album cesse de pratiquer avec la même intensité, convaincu que l’œuvre a été faite.

C’est ce que Daniel Kahneman appelle le basculement du Système 2 vers le Système 1 : le mode de pensée analytique, lent et rigoureux cède la place au mode automatique, rapide et paresseux. La vigilance se suspend. Et les erreurs s’accumulent.

IV. L’Illusion d’Arrivée ou le mirage de la destination

Le psychologue Tal Ben-Shahar de Harvard a nommé ce phénomène l’Arrival Fallacy : le mensonge de l’arrivée. Nous croyons, profondément, que l’obtention d’un objectif transformera fondamentalement notre état intérieur.

Mais la recherche en psychologie hédonique notamment les travaux de Sonja Lyubomirsky sur l’adaptation hédonique montre que les êtres humains reviennent à leur niveau de base de bonheur avec une rapidité déconcertante, quelle que soit la victoire. Une promotion. Une fortune. Un titre. Six à douze semaines suffisent, en moyenne, pour que le niveau de satisfaction retourne à son point de départ.

 Ce n’est pas de l’ingratitude. C’est de la biologie.

Le problème est que la victoire a souvent été la raison de vivre. Le combustible. L’organisation de toute une existence. Et quand elle arrive, il n’y a pas de nouveau combustible prêt. Pas de nouveau récit. Pas de nouveau territoire mentalement cartographié.

 V. Le Piège de la Compétence

Il existe enfin un cinquième mécanisme, décrit dans la littérature managériale sous le nom de competency trap. Les compétences qui permettent de conquérir un objectif sont rarement celles qui permettent de le gérer.

Gagner un marché demande de l’agilité, de l’audace, de la tolérance au risque. Gérer une part de marché demande de la rigueur, de la diplomatie, de la maîtrise des systèmes. Ce sont deux métiers différents. Deux psychologies différentes. Deux ensembles de compétences distincts.

Laurence Peter a formalisé cela dans le Principe de Peter : dans toute hiérarchie, les individus tendent à s’élever jusqu’à leur niveau d’incompétence. Non par malveillance. Mais parce que les aptitudes récompensées sont celles de l’étape précédente, pas de la prochaine.

L’opposant excellent en stratégie de résistance deviendra chef d’État et devra gérer des budgets, des alliances diplomatiques, des institutions. L’entrepreneur brillant en pitch devra apprendre la gestion opérationnelle, le management, la conformité réglementaire. L’artiste qui maîtrisait la création devra soudain naviguer dans l’industrie, les royalties, l’image publique. Le terrain change. Le joueur, lui, reste le même jusqu’à ce qu’il s’en rende compte.

 VI. Ceux qui survivent à leur victoire : ce que la science dit

Il ne faut pas conclure que la victoire condamne. Certains traversent ce passage avec grâce. Et la recherche nous dit pourquoi.

Les études sur la croissance post-traumatique de Richard Tedeschi et Lawrence Calhoun, appliquées ici à la croissance post-victoire, montrent que les individus qui surmontent la crise d’après-victoire partagent trois caractéristiques :

·      Une identité fondée sur des valeurs profondes, et non sur des objectifs temporaires. Leur sens de soi ne dépend pas du résultat. La lutte était un chapitre, pas toute l’histoire.

·      Ils ont anticipé le vide pas en l’évitant, mais en le remplissant délibérément. Ils avaient déjà un prochain objectif formé avant d’atteindre le premier.

·      Ils ont compris que la victoire est un contrat d’apprentissage, pas un diplôme de compétence universelle. Ils changent de mode : de la conquête à la gestion, consciemment, humblement.

Conclusion : Construire des hommes et des femmes pour après

Nous préparons les gens à gagner. Nous ne les préparons jamais à être vainqueurs. Toute notre culture, nos discours de motivation, nos formations, nos récits héroïques s’arrête à la ligne d’arrivée. Comme si franchir cette ligne était le point final. Comme si la gloire était un état stable.

Mais la gloire est instable par nature. Elle demande une reconstruction permanente. Une nouvelle identité après chaque victoire. Un nouveau combustible après chaque carburant épuisé. Une nouvelle compétence après chaque changement de terrain.

Les plus grands effondrements de l’histoire ne sont pas des mystères. Ce sont les conséquences prévisibles d’un cerveau congénitalement meilleur pour chasser que pour régner, dans un monde qui demande les deux.

La vraie question n’est pas : Comment gagner ? La vraie question est : Qui vais-je devenir le lendemain de la victoire et est-ce que je me suis préparé à cela ?

Car il ne suffit pas de prendre la montagne. Encore faut-il savoir y vivre.

 Références scientifiques :

·      Wolfram Schultz : Reward prediction error (dopamine & motivation), Journal of Neurophysiology, 1997

·      Kent Berridge :  Wanting vs. liking systems, University of Michigan, 2009

·      Erik Erikson : dentité et cycle de vie, Childhood and Society, 1950

·      Tal Ben-Shahar : Arrival Fallacy, Harvard Positive Psychology, 2007

·      Sonja Lyubomirsky : Hedonic adaptation, The How of Happiness, 2008

·      Daniel Kahneman : Système 1 / Système 2, Thinking, Fast and Slow, 2011

·      Laurence Peter :  The Peter Principle, 1969

·      Richard Tedeschi & Lawrence Calhoun, Post-traumatic growth, Psychological Inquiry, 1995

Ce contenu est une réflexion de Sadjo TOUNKARA, Acteur de l’innovation éducative en Guinée

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