« Il faudrait qu’on définisse nos propres ambitions » : le Pr Sahar Traoré plaide pour un financement national du One Health en Guinée

A droite le Pr Sahar à ses côtés les Prs Touré et Cissé lors du colloque One Health tenu à Conakry © Mamadou Kindy @UniverSciences
Placée sous l’égide du Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères et de l’Institut Pasteur de Guinée, ce colloque scientifique a été marqué par des communications scientifiques, des discussions et une table ronde. Cette rencontre a eu lieu dans la foulée de l’inauguration de l’Institut pasteur de Guinée.
Au cours de cette rencontre scientifique, une table ronde rassemblant des représentants de la recherche, de la santé publique, de l’environnement et du développement a retenu l’attention de la communauté scientifique. Tous s’accordent sur un constat : « la Guinée dispose des atouts pour faire du One Health une réalité, mais la route vers une intégration pleine et entière reste semée d’embûches ».
Le One Health, un mécanisme opérationnel avant tout
C’est le Pr Cissé, Doyen de la faculté de médecine de l’UGANC qui a ouvert les débats. D’emblée, il a posé le cadre. Pour lui, un pays qui a été l’épicentre de l’Ebola et qui fait régulièrement face à des maladies comme la fièvre de Lassa, l’approche One Health ne peut pas rester un simple concept théorique mais elle doit fonctionner comme un mécanisme opérationnel liant la santé humaine, animale et environnementale.
Le Pr Mohamed Sahar Traoré, Directeur de l’Institut de Recherche en Biologie Appliquée de Guinée (IRBAG), a salué l’existence d’une plateforme nationale impliquant les ministères de l’Enseignement supérieur, de la Santé, de l’Élevage et de l’Environnement, tout en alertant sur ses limites. Pour lui, dans notre contexte, certains déterminants du One Health ont tendance à être oubliés : les mycotoxines, les contaminations végétales, ou encore l’impact des pesticides agricoles sur la santé restent insuffisamment documentés
« Lorsque le flux de financement vient de l’extérieur, le cadre est souvent déjà entièrement défini. Il faudrait qu’au niveau national, on arrive à définir nos propres ambitions en termes de recherche One Health et qu’on mette de l’argent pour financer la recherche sur nos particularités », plaide le Pr Traoré.
Il a également mis en avant la richesse minière de la Guinée comme levier de financement inexploité, citant l’exemple de l’exploitation de la bauxite à Gaoual, qui a provoqué une recrudescence des morsures de serpents en perturbant l’écologie locale.
« Pourquoi ne pas faire contribuer les entreprises minières au financement des déséquilibres qu’elles engendrent ? », a-t-il proposé.
Lever les cloisonnements pour financer autrement
La Dr Solène Grayo, Directrice du groupe One Health à l’Institut Pasteur de Guinée, a pointé du doigt ce qui reste peut-être le nœud du problème, comme les cloisonnements artificiels qui persistent entre les institutions, y compris lors des réunions stratégiques censées les réunir.
Elle a interrogé la logique même du financement actuel : chaque porteur de projet met en avant l’aspect One Health de son dossier pour espérer obtenir des fonds, sans que cela aboutisse à de véritables projets collaboratifs.
« Pour favoriser vraiment cette collaboration, il serait pertinent qu’au niveau national, on essaie de financer des projets collaboratifs », a-t-elle affirmé.
La Guinée, exemple mondial dans la lutte contre les zoonoses
Le Dr Mohamed Idriss Doumbouya, représentant de la SNV Netherlands Development Organisation et Président de la plateforme One Health multisectorielle au niveau technique, a dressé un bilan des progrès accomplis en matière de santé animale. Selon lui, il y a dix ans, la surveillance vétérinaire était en grande difficulté, mais aujourd’hui, la Direction nationale des services vétérinaires s’appuie sur des outils électroniques et travaille à l’interopérabilité entre la plateforme DHIS2 (District Health Information Software version 2) du ministère de la Santé et l’outil électronique de surveillance de la rage du ministère de l’Élevage.
« Quand il y a un problème sanitaire lié aux maladies zoonotiques dans une préfecture, toutes les équipes One Health se mobilisent pour mener une investigation ensemble. La Guinée est citée comme un exemple dans le monde », a-t-il affirmé, rappelant son retour récent du sommet One Health de Lyon où la Guinée était invitée à présenter son expérience.
Parmi les réalisations concrètes, il a cité le plan intégré d’élimination de la rage à l’horizon 2030, signé par les trois ministres de la Santé, de l’Environnement et de l’Élevage, ainsi que le déploiement de l’outil électronique pour la surveillance de la rage en temps réel. Il a également annoncé que la plateforme One Health s’étend désormais au niveau sous-préfectoral.
Il a lancé un appel pressant aux chercheurs : « Partagez les informations de vos recherches avec nous, parce que cela nous permet de mettre en place des plans de surveillance. Les résultats présentés aujourd’hui sur la Crimée-Congo en font désormais une priorité pour les services vétérinaires. »
Repenser la formation pour un terrain interdisciplinaire
Le One Health doit avant tout être un outil de connexion entre les institutions et les experts, selon le Pr ElHadj Saidou Baldé, Directeur de l’Institut de Recherche et de Développement des Plantes Médicinales et Alimentaires de Guinée (IRDPMAG).
« Nous avons des médecins bien formés, des pharmaciens bien formés, des environnementalistes bien formés, mais qui ont du mal à travailler ensemble », a-t-il constaté.
Il a illustré son propos par un souvenir d’enfance, où ses grands-parents étaient capables, à partir de l’observation d’un insecte, d’anticiper les évolutions de la saison à venir, une forme de savoir territorial et interdisciplinaire que la science formelle peine encore à reproduire.
Il a plaidé pour des formations d’équipes multidisciplinaires sur le terrain, où un vétérinaire aurait des notions d’environnement et de médecine humaine, et où ses observations pourraient servir d’alerte pour d’autres spécialistes. Sur la question du financement, sa position est tranchée : « L’argent ne devrait pas être un frein à l’opérationnalisation du One Health dans le domaine de la formation. Nous avons suffisamment de bases scientifiques. Il suffit de les compiler et de travailler ensemble autour d’une table. »
Une Guinée en marche, mais qui doit aller plus loin
Au terme de cette table ronde riche en échanges, un consensus s’est dégagé. La Guinée a franchi des étapes importantes, mais la consolidation du One Health exige encore des efforts structurels un financement national plus cohérent incluant les ressources minières, un partage systématique des données scientifiques, une formation interdisciplinaire rénovée et une collaboration institutionnelle décloisonnée.
Autant de chantiers que les acteurs présents semblent déterminés à ouvrir, convaincus que l’approche One Health représente, pour la Guinée, bien plus qu’un concept, car, c’est un véritable outil de souveraineté sanitaire.
Mamadou Kindy BAH
À lire aussi
SantéScience
Dengue, fièvre jaune, virus West Nile : une étude guinéenne révèle une circulation silencieuse dans tout le pays
Une équipe de chercheurs guinéens vient de publier, dans la revue Tropical Medicine and Health, les résultats d’une vaste enquête menée dans…
SantéNTIC
Paludisme : quand les mathématiques s’invitent dans la lutte contre la maladie
Le CERFIG, le projet WAMCAD et le réseau international AMMnet ont réuni en cette fin de Juillet 2026, à Conakry puis à…
Santé
« Soigner sa bouche, c’est protéger tout son corps », déclare le Pr Fadiga
Troisième fléau mondial, juste derrière le cancer et les maladies cardiovasculaires : les maladies de la bouche frappent quelque 3,7 milliards de…
Laisser un commentaire