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Dengue, fièvre jaune, virus West Nile : une étude guinéenne révèle une circulation silencieuse dans tout le pays

Mamadou Boundoukhoura Bah chercheur, effectuant des analyses moléculaires des échantillons au laboratoire Guineo-Russe à l’IRBAG © Mariame Diallo

Une équipe de chercheurs guinéens vient de publier, dans la revue Tropical Medicine and Health, les résultats d’une vaste enquête menée dans 18 préfectures de Guinée. Le constat est alarmant : les trois principaux virus transmis par les moustiques dengue, fièvre jaune et West Nile, circulent bien plus largement qu’on ne le pensait, souvent sans provoquer de symptômes visibles. UniverSciences Guinée a interrogé l’un des chercheurs à l’origine de l’étude pour en comprendre les enjeux.

Une enquête de terrain sur sept mois

Entre mai et novembre 2024, les chercheurs de l’Institut de Recherche en Biologie Appliquée de Guinée (IRBAG), en collaboration avec le Centre de Recherche Virologique de Guinée et le Centre de Recherche et de Formation en Infectiologie de Guinée, ont sillonné les quatre zones écologiques du pays : Basse, Moyenne, Haute Guinée et Guinée forestière. Leur méthode : prélever des échantillons de sang chez des patients ne présentant aucun symptôme, et capturer des moustiques à l’aide de pièges lumineux, pour rechercher la présence des trois virus à la fois chez l’humain et chez l’insecte vecteur.

Des résultats qui surprennent

Sur les personnes testées, près d’une sur cinq portait des anticorps contre la dengue, presque une sur quatre contre la fièvre jaune, et plus d’une sur quatre contre le virus West Nile. Autrement dit, une bonne partie de la population a déjà été en contact avec ces virus sans même le savoir, puisque ces infections passent souvent inaperçues ou sont confondues avec un simple accès de fièvre.

Cette étude est d’ailleurs la première à documenter la circulation du virus West Nile en Guinée. Une découverte que le chercheur situe d’emblée dans son juste contexte : « Le fait que cette étude soit la première à documenter la circulation du virus West Nile en Guinée signifie concrètement que le virus circule probablement de manière silencieuse dans le pays, sans être intégré jusqu’à présent aux activités de surveillance et de diagnostic du système de santé » précise Mamadou Boundoukhoura Bah, chercheur à l’IRBAG, auteur principal de l’étude.

Concrètement, explique Mamadou Boundoukhoura Bah, les cas humains peuvent être confondus avec d’autres fièvres fréquentes comme par exemple le paludisme, la dengue, et la fièvre jaune ; en raison de symptômes peu spécifiques, tandis que les laboratoires ne disposent pas toujours des tests nécessaires pour confirmer une infection à ce virus. Résultat : il devient impossible d’estimer son incidence réelle ou de repérer à temps une éventuelle flambée. Pour le chercheur, cette découverte dépasse la simple identification d’un nouveau virus : « Elle révèle surtout une lacune dans les capacités nationales de détection des arboviroses émergentes […] Cette découverte constitue un signal d’alerte précoce permettant au système de santé guinéen de passer d’une absence de recherche du WNV à une surveillance active et fondée sur des données probantes. »

Il insiste également sur la nécessité d’une approche « One Health », qui intègre la surveillance des moustiques vecteurs, mais aussi des oiseaux réservoirs, des bovins et des tiques, en plus des populations humaines.

Un risque réel, mais à ne pas dramatiser

Faut-il pour autant s’inquiéter ? Le chercheur invite à la mesure. Environ 80 % des personnes infectées ne développent aucun symptôme. Parmi celles qui en présentent, la plupart souffrent d’une forme bénigne, la « fièvre West Nile » avec fièvre, maux de tête, douleurs musculaires et fatigue. Mais le risque existe bel et bien dans une minorité de cas : « Dans une faible proportion des cas, le virus peut atteindre le système nerveux central et provoquer des formes neuro-invasives sévères telles qu’une méningite, une encéphalite, et une paralysie flasque aiguë ressemblant à une poliomyélite, avec des séquelles neurologiques durables » explique Boundoukhoura.

L’enjeu principal, selon lui, tient justement à la confusion possible avec le paludisme ou la dengue, qui peut retarder le diagnostic des formes graves. D’où l’importance, insiste-t-il, de détecter précocement ces cas sévères et de mieux évaluer l’ampleur réelle de la circulation du virus dans le pays.

Des disparités régionales qui s’expliquent par l’écologie locale

L’étude révèle que certaines zones se distinguent particulièrement. La préfecture de N’Zérékoré, dans la région forestière située dans le sud-est de la Guinée, affiche le taux le plus élevé pour la dengue, celle de Kankan en Haute Guinée pour la fièvre jaune, et Forécariah en Basse Guinée pour le virus West Nile. Ces écarts ne doivent rien au hasard, explique le chercheur : « La Guinée Forestière est caractérisée par de fortes précipitations, une humidité permanente, une végétation dense et une abondance d’oiseaux réservoirs pour le virus West Nile, qui constituent des conditions favorables à la prolifération des vecteurs. »

À Kankan, ce sont plutôt l’abondance du moustique Culex quinquefasciatus et une urbanisation mal maîtrisée qui favoriseraient une transmission plus active, tandis que Forécariah cumule zones humides côtières et environnements propices à ce même moustique. Une hétérogénéité qui, selon le chercheur, tient à la combinaison de l’écologie locale, de la densité des vecteurs, du niveau d’assainissement des villes et des activités humaines exposant davantage les populations aux piqûres.

Ce moustique, très commun en milieu urbain, s’est d’ailleurs révélé porteur du virus West Nile dans plusieurs préfectures, avec un taux d’infection atteignant 100 % des lots testés à N’Zérékoré, preuve que le virus circule activement entre moustiques et humains, sans avoir été détecté jusqu’à présent. Le chercheur détaille les habitudes de ce vecteur, particulièrement adapté aux milieux urbains et périurbains, où il se développe dans les eaux stagnantes polluées : caniveaux obstrués, fosses mal entretenues, eaux usées, récipients abandonnés ou pneus usagés.

Comment se protéger ?

Pour limiter sa prolifération, il recommande des gestes simples mais réguliers, à deux niveaux. Du côté des habitants : vider ou couvrir tout récipient pouvant retenir de l’eau, seaux, bidons, bassines, pneus, jarres, boîtes de conserve, gouttières et nettoyer régulièrement les caniveaux et abords des maisons. Du côté des autorités : organiser des campagnes d’assainissement urbain, assurer le curage des caniveaux et drains, améliorer la gestion des déchets et des eaux usées, traiter les gîtes larvaires identifiés, et mettre en place une surveillance entomologique pour détecter précocement les zones à risque.

L’étude montre aussi que certains métiers exposent davantage : les agriculteurs et les éleveurs de bétail, qui travaillent en extérieur aux heures où les moustiques piquent, présentent les taux d’exposition les plus élevés à la dengue et à la fièvre jaune. Le chercheur rappelle un détail essentiel sur le comportement des moustiques responsables : « Contrairement aux moustiques qui transmettent le paludisme et piquent surtout la nuit, Aedes pique principalement dans la journée, avec une activité particulièrement importante le matin et en fin d’après-midi. Cette période correspond justement aux heures de travail de nombreux agriculteurs, éleveurs et autres travailleurs en plein air, ce qui augmente leur risque d’exposition. »

Son conseil pour cette population particulièrement exposée : porter des vêtements longs et couvrants pendant les travaux champêtres, éviter l’accumulation d’eaux stagnantes autour des habitations et des enclos, couvrir les réserves d’eau, utiliser des répulsifs sur les parties du corps non couvertes, et consulter rapidement un centre de santé en cas de fièvre brutale, de maux de tête importants ou de fatigue inhabituelle. Il conclut sur un message simple : « La lutte contre ces maladies ne dépend pas seulement des services de santé ; chaque famille et chaque communauté peut contribuer efficacement à réduire la population des moustiques autour de son environnement. La prévention reste aujourd’hui notre meilleure protection contre la dengue et la fièvre jaune. »

Un enjeu amplifié par le développement du pays

Ces résultats prennent une dimension particulière dans le contexte du programme Simandou 2040, qui prévoit une accélération du développement urbain et minier en Guinée. Le chercheur détaille ce lien, souvent sous-estimé : « Le développement des activités minières entraîne d’importants mouvements de population, notamment des zones d’exploitation vers les grands centres urbains. Ces mouvements favorisent la transmission des maladies. De plus, l’exploitation des terres et les travaux d’extraction favorisent la formation de poches d’eau stagnante, qui constituent des gîtes larvaires propices à la reproduction des moustiques vecteurs. »

À cela s’ajoute une urbanisation souvent peu planifiée, qui s’accompagne fréquemment d’un déficit d’infrastructures d’assainissement et de drainage, favorisant inondations et eaux stagnantes, et donc la prolifération non seulement de Culex, mais aussi d’Anopheles et d’Aedes, vecteurs du paludisme et de plusieurs arboviroses.

Une fiabilité scientifique confirmée, malgré une limite méthodologique

L’étude comporte une limite technique assumée par les chercheurs : faute de moyens, ils n’ont pas pu recourir au test de référence (PRNT) pour confirmer certains résultats sérologiques, une méthode qui aurait permis d’écarter tout risque de réaction croisée entre virus proches. En effet le Protocole du test de neutralisation de la réduction de la plaque (PRNT) est un test sérologique utilisé pour mesurer la présence et le taux d’anticorps neutralisants dirigés contre des virus spécifiques. Ce test est couramment utilisé pour déterminer la réponse immunitaire aux infections virales et l’efficacité des vaccins. Cette technique est actuellement considérée comme étant de référence pour la détection et la mesure d’anticorps pouvant neutraliser des virus à l’origine de beaucoup de pathologies

 Interrogé sur ce point, le chercheur est catégorique : « cette limite ne remet pas en cause la fiabilité des résultats obtenus, elle en affine simplement la précision ».

Vers un système de surveillance national

L’équipe de l’IRBAG ne compte pas s’arrêter là. Plusieurs pistes de recherche sont déjà engagées : l’étude des réservoirs animaux de ces arbovirus, celle des différents variants (sérotypes) du virus de la dengue afin d’évaluer le niveau de risque, une analyse phylogénétique des virus circulants, l’étude de la résistance des moustiques vecteurs aux insecticides utilisés en santé publique, ainsi qu’un volet socio-anthropologique sur les facteurs qui favorisent la prolifération des vecteurs.

Mais l’enjeu le plus structurant reste ailleurs, comme le souligne le chercheur : « En République de Guinée, il n’existe pas de système de surveillance national sur les arboviroses. À travers nos résultats, nous envisageons d’engager des discussions avec les ministères de la Santé, de l’Élevage et de l’Environnement sur l’importance de la mise en place d’un dispositif de surveillance des arboviroses selon l’approche One Health. »

Une manière, pour la recherche guinéenne, de transformer une découverte scientifique en outil concret d’aide à la décision et de mieux protéger, demain, une population aujourd’hui exposée sans le savoir.

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