mercredi 10 décembre 2025 :
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VIH : le Pr Mohamed Cissé alerte sur le retard de la Guinée face aux traitements de nouvelle génération

Présentée lors des Journées PRISME-Guinée, l’étude du Pr Mohamed Cissé dresse un constat lucide : la Guinée reste en retard dans l’accès aux nouveaux traitements du VIH, pourtant capables de transformer la prévention et la prise en charge des patients.

Son étude met en évidence, d’une part, les progrès notables réalisés dans la lutte contre le VIH, et d’autre part, les retards qui freinent encore l’accès aux innovations thérapeutiques. L’accès aux antirétroviraux à longue durée d’action constitue un défi majeur et ambitieux, mais nécessaire pour une prise en charge adaptée des personnes vivant avec le VIH.

Un combat ancien, des défis persistants

La lutte contre le VIH en Guinée a véritablement débuté en 1987 avec la création du Programme national de lutte contre le sida (PNLS). « À cette époque, les priorités concernaient avant tout la sécurité transfusionnelle, le diagnostic et la prise en charge médicale », rappelle le Pr Mohamed Cissé.

Au fil des années, le programme s’est progressivement élargi à la distribution de préservatifs, au dépistage volontaire, puis, plus récemment, à l’accès croissant aux antirétroviraux (ARV).
Pourtant, malgré ces avancées indéniables, la Guinée accuse encore un retard significatif dans la mise en œuvre des traitements thérapeutiques de nouvelle génération.

En effet, alors que certains pays de la sous-région, comme la Côte d’Ivoire, ont adopté la prophylaxie pré-exposition (PrEP) orale dès 2019, la Guinée n’a élaboré son document national sur la PrEP qu’en octobre 2024.
Ce décalage, selon le Pr Cissé, interroge sur la capacité du pays à suivre le rythme soutenu des innovations mondiales en matière de prise en charge du VIH.

Des molécules révolutionnaires

Pour le chercheur, les antirétroviraux à longue durée d’action constituent une véritable révolution thérapeutique. « Ces médicaments sont conçus pour une libération prolongée du principe actif, permettant une administration par injection ou par implant à des intervalles de deux à six mois, selon la molécule utilisée », explique le Pr Cissé.

Parmi les principales options figurent le cabotégravir et la rilpivirine (une injection tous les deux mois), ainsi que le lénacapavir, administré tous les six mois. Ces molécules appartiennent à des classes thérapeutiques différentes mais restent toutes efficaces.
« Il existe trois classes thérapeutiques : les inhibiteurs d’intégrase, les inhibiteurs non nucléosidiques de la transcriptase inverse et les inhibiteurs de la capsule », précise le chercheur.

Certaines de ces molécules peuvent être associées pour traiter les patients en échec virologique. Par ailleurs, le cabotégravir est déjà utilisé comme traitement de prophylaxie pré-exposition (PrEP), sous forme d’injection bimestrielle, précédée d’une courte phase orale.
Le lénacapavir se distingue par sa durée d’action de six mois, offrant ainsi une alternative prometteuse aux traitements quotidiens.

Des avantages multiples pour les patients

Ces nouvelles thérapies présentent de nombreux atouts selon le chercheur. « D’abord, elles améliorent considérablement l’adhérence thérapeutique : un patient sous traitement doit prendre 365 comprimés par an. Avec ces molécules, il ne reçoit que 6 à 12 injections par an. De plus, elles réduisent la stigmatisation, car les personnes vivant avec le VIH ne sont plus contraintes de transporter ou de prendre leurs médicaments en public, ce qui diminue le risque de divulgation du statut sérologique et l’anxiété associée », rapporte le Pr Cissé dans son étude.

Leur efficacité clinique a été largement démontrée lors d’essais internationaux, y compris auprès de populations particulièrement exposées ou sujettes à une observance irrégulière.
Selon le chercheur, ces traitements sont particulièrement adaptés aux jeunes, aux personnes très mobiles ou à celles souffrant de troubles de santé mentale, souvent fragilisées par la discipline qu’exige une prise quotidienne.
En favorisant une observance plus régulière, ces médicaments limitent également l’apparition de résistances aux ARV déjà existants.

Des contraintes bien réelles

Cependant, ces avancées ne sont pas exemptes de contraintes importantes. Le Pr Cissé a notamment souligné les limites et les risques associés à ces nouvelles approches.
Les douleurs ou réactions locales au point d’injection imposent une formation spécifique du personnel soignant, car ces traitements ne peuvent être administrés comme les ARV classiques.

De surcroît, la queue pharmacocinétique c’est-à-dire la période durant laquelle le médicament reste actif dans l’organisme après l’arrêt des injections doit être gérée avec rigueur afin d’éviter toute résistance virale en cas d’oubli ou de retard, précise l’étude.

Par ailleurs, les défis logistiques et économiques demeurent considérables.
« Les infrastructures sanitaires doivent être renforcées. Il faut des salles de soins adaptées et une chaîne du froid fiable pour le stockage de certaines molécules », plaide le chercheur.

Le coût constitue également un frein majeur. « Le prix du cabotégravir, estimé à 22 200 dollars par an, reste très éloigné du seuil de viabilité pour les pays à ressources limitées, évalué à 131 dollars », affirme le Pr Cissé. Ce fossé illustre la nécessité pressante de solutions locales et régionales pour garantir l’équité d’accès.

Des stratégies à construire

Face à ces obstacles, le Pr Cissé appelle à la mise en place d’une stratégie nationale concertée.
Il recommande d’accélérer l’accès aux génériques grâce à des accords de licence et à un transfert de technologies Nord-Sud.
Il insiste également sur l’importance de renforcer le système de santé, en formant le personnel à l’administration sécurisée des injections et en créant des sites sentinelles pour expérimenter progressivement ces nouvelles pratiques avant leur généralisation.

Le Pr Cissé préconise de cibler les populations à haut risque d’inobservance et d’intégrer les ARV injectables dans les services de santé sexuelle et reproductive.
Selon lui, la réussite de cette stratégie dépendra étroitement de l’engagement des bailleurs internationaux, notamment du Fonds mondial, mais aussi d’une augmentation du budget national de la santé, indispensable pour garantir la pérennité de l’approvisionnement.
« On ne peut pas introduire un médicament pour l’arrêter quelques semaines plus tard. Il faut assurer sa disponibilité continue », a-t-il insisté.

Le soutien déterminant de l’OMS

Dans cette dynamique, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) joue un rôle clé. Elle encourage activement les pays à intégrer ces nouvelles options thérapeutiques dans leurs programmes nationaux. Elle recommande désormais l’utilisation du lénacapavir, administré deux fois par an, comme prophylaxie pré-exposition (PrEP), estimant qu’il représente « une avancée décisive dans la prévention du VIH ». L’OMS soutient également le cabotégravir injectable, administré tous les deux mois, ainsi que la rilpivirine.

Un impératif d’équité

Le Pr Mohamed Cissé rappelle que les antirétroviraux à longue durée d’action représentent une opportunité historique pour transformer durablement la lutte contre le VIH en Guinée.
Toutefois, pour que cette avancée devienne une réalité concrète, il faudra agir vite : renforcer le système de santé, mobiliser les ressources et, surtout, garantir un accès équitable à ces traitements innovants. « Les antirétroviraux à longue durée d’action offrent une meilleure chance d’éliminer le VIH/SIDA. Un avenir sans VIH est possible », conclut le Pr Cissé.

Mamadou Kindy Bah

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