Pendant que le monde entier se tournait vers les vaccins et les traitements modernes pour faire face à la pandémie de COVID-19, dans la ville de Kindia, en Basse-Guinée, une autre approche a coexisté : celle de la médecine traditionnelle.
Entre décoctions de plantes, prières et bains de vapeur, les populations locales ont mobilisé leur savoir ancestral pour soulager les symptômes évocateurs de la maladie. Une enquête menée par le Dr Mohamed Kerfalla Camara, chercheur à l’Institut de recherche et de valorisation des plantes médicinales et alimentaires de Guinée – IRDPMAG, enseignant chercheur à l’UGANC, dévoile comment ces pratiques se sont articulées face à une crise sanitaire mondiale sans précédent.
Une enquête au cœur de Kindia
Située à une centaine de kilomètres de Conakry, la préfecture de Kindia est connue pour sa diversité ethnique et ses riches traditions médicinales. L’équipe du Dr Camara y a conduit une étude descriptive auprès de 42 tradipraticiens et habitants ayant présenté des symptômes proches de ceux du COVID-19. « Les entretiens semi-structurés ont permis de comprendre comment les guérisseurs perçoivent ces affections et quelles plantes sont mobilisées pour les traiter » nous a confié le Dr Camara.
Quand la fièvre devient ‘chaleur interne’
Dans la culture locale, les notions de virus ou d’infection respiratoire ne correspondent pas toujours aux concepts scientifiques. « Les symptômes comme la toux, la fatigue ou les frissons sont souvent interprétés comme des signes de ‘maux de l’air’, de ‘chaleurs internes’ ou d’un ‘affaiblissement des esprits du corps’ » a expliqué le chercheur. Les guérisseurs, souvent formés par héritage familial, proposent des traitements à base de plantes, de fumigations et de bains rituels, souvent accompagnés de prières.
Les plantes qui ont soutenu Kindia pendant la crise
L’étude a recensé plus d’une vingtaine de plantes réparties dans 27 familles botaniques. Parmi les plus citées figurent Cassia sieberiana, Parkia biglobosa, Xylopia aethiopica et Piliostigma thonningii. Les modes de préparation varient entre décoction, infusion et gargarisme. Certaines plantes, comme le kinkeliba (Combretum micranthum), sont connues pour leurs vertus tonifiantes et purifiantes. Les guérisseurs parlent de ‘purifier le sang’, ‘chasser la chaleur interne’ ou ‘fortifier les poumons’. Si aucune preuve scientifique n’atteste leur efficacité contre la COVID-19, ces remèdes ont joué un rôle essentiel pour les populations isolées.
L’enquête du Dr Camara, figure majeure de la recherche ethnobotanique en Guinée met en lumière plusieurs défis. D’abord, l’absence d’études cliniques formelles empêche de valider scientifiquement l’efficacité de ces traitements. Ensuite, le recours exclusif à la médecine traditionnelle peut retarder la prise en charge médicale des cas graves. Enfin, la disparition progressive des détenteurs du savoir traditionnel menace la transmission de ce patrimoine thérapeutique. Pour le chercheur, « il est urgent de créer des passerelles entre les structures de santé modernes et les guérisseurs locaux. »
Intégrer les savoirs pour mieux soigner
L’expérience de Kindia rappelle une leçon essentielle : face à une crise mondiale, les solutions locales comptent. La pandémie a révélé la résilience et la créativité des communautés guinéennes. Pour le Dr Camara, la voie à suivre passe par la recherche, la formation et la coopération entre médecine moderne et traditionnelle. Préserver ce savoir, c’est aussi renforcer la souveraineté sanitaire du pays.
Le Dr Camara reconnu pour son expertise dans la transformation des produits naturels, milite pour une meilleure reconnaissance scientifique des pratiques ancestrales. De Kindia à N’Zérékoré, son travail allie rigueur académique et respect du savoir local.

On le rappelle, en 2023 à l’ouverture en Inde d’un sommet mondial sur la médecine traditionnelle, le chef de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a invité ses Etats membres à formuler des recommandations spécifiques, fondées sur des données probantes et exploitables. Celles-ci pourront ainsi servir de base à la prochaine stratégie mondiale de l’OMS en matière de médecine traditionnelle.
Alpha Oumar Bagou Barry













