« Ils mouraient avant 40 ans. Nous avons décidé d’aller les chercher » le Pr. Kanga et le modèle Albi-Ivoire qui sauve des vies

Pr. Kanga, dermatologue | Côte d'Ivoire; photo prise en avril 2026 à Conakry lors des journées de la SOGUIDERM © Ibrahima Moudias
Ils sont plus de 6 000 en Côte d’Ivoire, souvent invisibles, souvent cachés, condamnés à mourir d’un cancer de la peau avant d’avoir atteint 40 ans, une maladie pourtant évitable. En cinq ans, le Pr. Kanga, dermatologue ivoirien, et son équipe ont décidé d’aller les chercher.
Leur modèle, mobile, peu coûteux, fondé sur la confiance et la rigueur du terrain, a déjà atteint plus de 3 000 personnes à travers dix régions du pays. C’est ce Projet Albi-Ivoire qu’ils sont venus présenter en avril 2026 lors des 6èmes Journées de la Société Guinéenne de Dermatologie à Conakry. Un modèle qui mérite d’être dupliqué, et vite.
Il entre dans la salle, pose ses diapositives, et commence par une formule qui frappe. « Je vais vous parler d’une population de personnes tropicales négligées. Et c’est le terme », annonce d’emblée le Pr. Kanga, dermatologue ivoirien. Il ne vient pas présenter une étude de laboratoire. Il vient raconter cinq ans de terrain, de routes poussiéreuses, de campagnes sous le soleil, d’enfants dont la peau brûle chaque jour sans que personne ne les voie vraiment. Ce programme s’appelle Albi-Ivoire, Albi pour albinos, Ivoire pour Côte d’Ivoire. Un nom simple pour un projet qui l’est beaucoup moins.
Un chiffre de départ, une décision
Tout commence avec le Recensement Général de la Population de 2014, qui révèle plus de 6 000 personnes atteintes d’albinisme en Côte d’Ivoire. Derrière ce chiffre froid se cache une réalité médicale alarmante. L’albinisme prive la peau de mélanine, son bouclier naturel contre le soleil. Sans protection, sous un ciel tropical, la peau brûle, se fragilise et le cancer guette.
Ce n’est pas un phénomène isolé. En Afrique subsaharienne, l’OMS estime la prévalence de l’albinisme entre 1 cas sur 5000 et 1 cas sur 15 000 naissances, contre 1 cas sur 20 000 en Europe et en Amérique du Nord. Dans certaines zones comme le Niger, le Burundi ou la Tanzanie, ce chiffre atteint jusqu’à 1 naissance sur 1 000. Certains pays ne comptent que 15 dermatologues pour 15 millions d’habitants. Face à ce désert médical, le cancer de la peau est devenu la première cause de décès chez ces populations.
En avril 2020, le Pr. Kanga lance Albi-Ivoire avec un objectif précis, atteindre 3 151 personnes à travers dix régions. « On estimait qu’on pouvait prendre la moitié de ces personnes-là », confie-t-il. Cinq ans plus tard, le pari est tenu et même dépassé.
Aller vers eux, le principe qui change tout
Le cœur du projet tient en une phrase. C’est le médecin qui se déplace, pas le patient. Ces populations sont souvent cachées, stigmatisées, absentes du système de santé. Selon un rapport de l’Experte indépendante des Nations Unies sur l’albinisme, Ikponwosa Ero , en 2021, une étude menée en République démocratique du Congo a révélé que 66 % des personnes atteintes d’albinisme font l’objet de discrimination dans la population générale, et 22 % au sein même de leur propre famille. En Côte d’Ivoire comme ailleurs, leurs taches cutanées les empêchent de consulter et d’exister dans l’espace public. « Ces personnes ne sortent pas en public. Elles sont cachées », observe le Pr. Kanga.
Alors l’équipe va à Abidjan, Bouaké, Mans, Kourougou, Saint-Pédro et récemment Daloua. Elle organise entre 28 et 30 campagnes de consultations foraines à travers le pays. Une base de données numérique suit chaque patient à distance. Plus de 3 000 personnes ont été enregistrées.
Un protocole en 8 étapes, reproductible partout
À chaque campagne, la même chaîne se déploie. Sensibilisation collective aux risques solaires, recueil du consentement éclairé, entretien psychosocial individuel, consultation dermatologique avec photographies des lésions, cryothérapie des kératoses précancéreuses, consultation ophtalmologique, chirurgie sur place si nécessaire et remise des équipements de protection.
Pour le Pr. Kanga, l’entretien psychosocial est l’un des maillons les plus décisifs. « Ces personnes ont beaucoup de choses à dire, et c’est le lieu de les dire secrètement », explique-t-il. La consultation ophtalmologique produit, elle, un effet inattendu. En distribuant des lunettes correctrices, l’équipe permet aux enfants scolarisés de rester à l’école. « Ça leur permet de continuer sans se décourager », ajoute le Pr. Kanga.
Opérer sur place, quand 800 kilomètres séparent le patient de sa prochaine chance
C’est l’un des choix les plus audacieux du Pr. Kanga, et sans doute le plus révélateur de sa philosophie. Lorsqu’une lésion précancéreuse est détectée au cours d’une campagne foraine, à des centaines de kilomètres de tout bloc opératoire, son équipe n’attend pas. Elle opère sur place, sous anesthésie locale, avec du matériel stérilisé. Une lampe, une table, un patient qui a l’espoir de s’en sortir. « Si vous partez à 800 kilomètres, que vous voyez une lésion précancéreuse et que vous n’êtes pas sûr de retrouver ce patient à votre prochaine visite, vous faites l’ablation. Pour éviter l’évolution vers des tumeurs monstrueuses. » Pr. Kanga,
Cette décision repose sur une logique implacable de terrain. Une lésion précancéreuse non traitée peut évoluer en cancer invasif en quelques mois. Dans des zones où les patients n’ont accès à aucun spécialiste entre deux campagnes, différer l’acte revient souvent à condamner le patient. Le Pr. Kanga assume ce choix avec clarté. Mieux vaut une petite chirurgie sur le terrain qu’une tumeur monstrueuse six mois plus tard.
Les résultats lui donnent raison. Depuis le lancement du projet, l’équipe observe une réduction sensible des cancers détectés en stade terminal, précisément parce que les lésions sont traitées avant d’évoluer. C’est le cœur même de la stratégie, intercepter la maladie avant qu’elle ne devienne irréversible, là où vit le patient, au moment où il est là.
Fidéliser pour mieux dépister
Dans ce projet, la médecine commence par l’écoute, pas par le stéthoscope. Pour faire revenir les patients, il faut d’abord répondre à ce qu’ils ressentent. Les éphélides, taches cutanées bénignes mais profondément stigmatisantes, découragent ces personnes de consulter. En les traitant par cryothérapie, l’équipe crée un lien de confiance. Les patients reviennent. C’est lors de ces visites que l’on dépiste les lésions réellement dangereuses.
Chaque patient repart avec une ordonnance nominative, des crèmes solaires produites par une unité propre au projet, des vêtements protecteurs et des lunettes. Le programme prend également en charge son transport de retour. « Dans ce programme, on va jusqu’à payer le transport au patient pour lui permettre de rejoindre sa localité », précise le Pr. Kanga.
Cinq ans de résultats, un bilan qui parle
Après cinq ans de campagnes, les résultats sont là. Réduction sensible des cancers détectés en stade terminal, maintien scolaire des enfants appareillés et une file active de plus de 3 000 patients suivis régulièrement, là où aucun suivi n’existait auparavant.
Un modèle à dupliquer en Afrique de l’Ouest
Devant ses confrères guinéens, le Pr. Kanga lance un appel direct. « En Afrique de l’Ouest, on a beaucoup de cas d’albinisme. Pourquoi aller organiser ça ailleurs si on peut réunir tous les partenaires ici dans notre région ? »
La question résonne particulièrement en Guinée. Le pays partage les mêmes facteurs de risque, forte exposition solaire, désert médical en dermatologie et stigmatisation des personnes atteintes d’albinisme. Albi-Ivoire démontre qu’avec de la méthode, de la mobilité et peu de matériel, il est possible de bâtir une chaîne de soins qui fonctionne et qui sauve des vies.
Ces décès avant 40 ans ne sont pas une fatalité. Ce sont des morts évitables, qui résultent non pas d’une maladie incurable, mais d’une absence de soins. L’albinisme ne se guérit pas, mais ses complications mortelles, elles, se préviennent. Une crème solaire, des lunettes, un examen dermatologique, une intervention chirurgicale à temps. Des gestes simples, un protocole reproductible, une équipe mobile et déterminée.
En cinq ans, le Pr. Kanga a transformé cette évidence en réalité pour plus de 3 000 personnes en Côte d’Ivoire. En Guinée, au Mali, au Sénégal, au Burkina Faso, des milliers d’autres attendent encore. Personne ne viendra les chercher si personne ne décide de partir. Il suffit, parfois, d’une lampe, d’une table et de la décision d’aller vers eux.
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