Décoction de corossol, citronnelle et cendre pour traiter tous les cancers : attention à ce remède dangereux pour la santé

Une pile de fruits de corossol mûrs affichant leur texture verte épineuse distinctive, capturée en détail © Pixels
Une vidéo ayant cumulé plus d’un million de vues sur TikTok promet de guérir tous les cancers avec une concoction à base de feuilles de corossol, de citronnelle et de cendre de bois. Aucune preuve scientifique n’établit qu’une telle préparation soigne le cancer chez l’être humain. De plus, l’utilisation prolongée de cette décoction expose à des risques de toxicité, selon les experts interrogés par UniverSciences.
Que dit la vidéo
Sur le compte TikTok angiesantepure, suivi par 11 800 abonnés à la date du 19 août 2026, une vidéo publiée le 19 mars et épinglée à la page d’accueil présente un remède « très efficace » censé soigner tous les types de cancer, notamment ceux de la prostate et de l’utérus. L’auteure de la vidéo appelant à un partage massif « pour sauver des vies », présente la recette comme suit : bouillir dans deux litres d’eau pendant 45 minutes « une bonne quantité » de feuilles de corossol, de la citronnelle et de la cendre de bois. Le mélange doit être filtré et consommé le matin à jeun et le soir avant de se coucher, à raison d’un verre par prise.

La vidéo a été visionnée plus d’un million de fois et totalise plus de 68 000 partages et des milliers de commentaires à la date du 19 août dont la majorité semble adhérer au remède. Des utilisateurs regrettent même que l’animatrice ivoirienne Nadiya Sabeh, décédée d’un cancer du sein en décembre 2025, n’ait pas pu bénéficier de ce soin. À la question relative à la durée du traitement, l’auteure évoque un délai de 90 à 180 jours, soit trois à six mois avant la guérison.

Des vertus réelles du corossol et de la citronnelle, loin d’un médicament contre le cancer
Les feuilles de corossol (Annona muricata L.) et de citronnelle (Cymbopogon citratus) sont riches en métabolites secondaires, responsables de leurs activités biologiques, explique à UniversSciences le Dr Tanou Valdez Bah, chercheur rattaché à l’Institut de recherche et de développement des plantes médicinales et alimentaires de Guinée (IRDPMAG). Les métabolites secondaires sont des substances organiques produites par des plantes pour se protéger notamment contre certains insectes et agents pathogènes. Des essais cliniques ont notamment documenté l’action antitumorale (contre des tumeurs) des métabolites secondaires en chimiothérapie. C’est notamment le cas de cette étude publiée dans la revue américaine National Library of Medecine sur l’activité anticancéreuse de métabolites secondaires extraits d’un champignon endophyte présent dans l’écorce de Pongamia pinnata, dont les conclusions révèlent que ces extraits affichent une activité anticancéreuse significative et pourraient constituer un agent thérapeutique pour le traitement de la leucémie.
La citronnelle est particulièrement riche en huile essentielle dont les principaux constituants sont le citral, le myrcène, le géraniol, le limonène, des monoterpènes (métabolites secondaires) aux propriétés antitumorales. Elle contient également des flavonoïdes et des composés antioxydants.
Pour le Pr Bangaly Traoré, chef du service de cancérologie à l’hôpital national Donka de Conakry et président de la Société guinéenne du cancer, « il y a des vertus (dans le corossol et la citronnelle) pour inhiber la croissance des cellules, mais ça ne fait pas d’eux des médicaments anticancéreux ». Il spécifie qu’il n’y pas de preuves scientifiques établies que « ces plantes-là » soignent les malades du cancer.
Cet avis est corroboré par plusieurs travaux scientifiques reconnus. Par exemple, dans cet article du Cancer Research UK, une organisation internationale britannique dédiée à la recherche sur le cancer, il est indiqué qu’il n’existe aucune preuve clinique que le corossol guérisse un cancer. Selon le texte, l’utilisation prolongée de la plante peut endommager les reins et le foie. Un article publié en 2022 dans la revue scientifique MDPI, confirme le potentiel anticancéreux du corossol, mais uniquement sur des cellules en culture et des modèles animaux. Une thèse de pharmacie publiée en 2023 sur dumas consacrée à l’état des lieux de ces propriétés aboutit au même constat : les effets observés restent précliniques. Il en va de même pour la citronnelle, dont le principal composé, le citral, pousse en laboratoire des cellules cancéreuses à s’autodétruire, y compris des cellules de cancer du sein selon une étude publiée dans Pubmed.
Le Pr Bangaly Traoré reconnaît toutefois qu’il existe des médicaments anticancéreux issus de certaines plantes, citant par exemple la vincristine, une substance organique naturelle qui entre dans la composition de médicaments prescrits notamment dans le traitement de lymphomes et de leucémies.
La vincristine est obtenue à partir des feuilles de la pervenche de Madagascar, une plante à fleurs présente dans l’Île Rouge. D’autres molécules comme le vinblastine ou encore le vindoline également extraites de la pervenche de Madagascar sont connues pour leurs effets dans le traitement de certains cancers.
Mais entre la plante et le médicament il existe plusieurs phases d’essais successives incluant des tests sur cellules en culture puis sur l’animal, pour mesurer l’efficacité ; ensuite la recherche du bon dosage et l’analyse des effets secondaires avant l’essai chez l’être humain, où l’on compare bénéfices et risques. L’autorisation de mise sur le marché est la dernière étape encadrée par une pharmacovigilance qui surveille les performances et limites du médicament.
Les dangers de la consommation de la cendre bois
Issue de la combustion complète du bois, la cendre de bois est souvent utilisée dans les pratiques agricoles, notamment le jardinage pour ces propriétés fertilisantes. Son usage alimentaire est fortement déconseillé. Mélangée dans l’eau, elle libère de l’hydroxyde de potassium ou potasse, une substance caustique corrosive pouvant causer des brûlures de la bouche, de l’œsophage et de l’estomac. Nous n’avons retrouvé aucune donnée fiable prouvant son action dans le traitement contre le cancer.
Le cancer n’existe pas au singulier
La vidéo promet de soigner tous les cancers, et c’est là que le raisonnement s’effondre. Pour le Pr Traoré, cet argument montre le niveau de méconnaissance du cancer par l’auteure de la vidéo qui n’appartient ni au corps médical ni à un cadre reconnu des praticiens de la médecine traditionnelle. « Quand on fait la liste, on ne va pas finir de citer les types de cancer. Si on dit par exemple cancer du sein, il peut y avoir plus d’une quarantaine de types de cancers du sein. Donc chaque malade a son cancer, et son traitement », relève l’oncologue.
Selon la fondation ARC, une organisation française pour la recherche sur le cancer, plus de 200 types de cancers ont été identifiés dans le monde, répartis entre « cancers solides, hématologiques et métastatiques ». Les cancers solides sont des tumeurs solides se formant dans les tissus de l’organisme; Les cancers hématologiques touchent les cellules et les organes du sang et on parle de cancer métastatique lorsque la tumeur se développe dans une autre partie du corps où elle est apparue. L’Agence internationale pour la recherche sur le cancer liste des dizaines de cancers et leurs divers sous-types. « Aujourd’hui, le cancer ne se traite pas de façon générale. Le traitement est adapté à la personne, à ses besoins, à son type de cancer. Moi je suis cancérologue, je traite beaucoup de cancers mais je n’ai pas les compétences ni la connaissance pour traiter tout type de cancer », souligne le Pr Bangaly Traoré mettant l’accent sur la logique de la médecine moderne.
C’est dans les commentaires que se joue le plus grave. À une internaute qui demande combien de temps boire la tisane, l’auteure répond : « 90 jours et vérifier, si vous n’êtes pas totalement guéri, continuez à nouveau sur 90 jours encore », supposant que si le remède ne marche pas, ce n’est jamais parce qu’il est faux. Il faut persévérer pour avoir la guérison.
Six mois c’est aussi la période pendant laquelle un patient peut retarder un diagnostic, une chimiothérapie ou une radiothérapie. Pour le Pr Traoré, ce mécanisme est l’un des principaux obstacles à la lutte contre le cancer en Guinée : « C’est l’une des barrières au traitement du cancer. Parfois, le cancer est diagnostiqué tôt, mais à cause de ce qu’ils entendent dans le quartier, on écoute plus celui qui n’est pas médecin que celui qui est dans la matière ». L’oncologue raconte que beaucoup de malades ont abandonné leur traitement avec leur médecin pour se tourner vers la médecine des plantes avant de revenir à l’hôpital. Le spécialiste parle de « retours vraiment désastreux » pour ces personnes qui reviennent aux soins avec des états avancés de leur maladie.
Ce phénomène est documenté ailleurs. À La Réunion, une étude publiée dans la Revue des maladies respiratoires a montré qu’un quart des patients traités par chimiothérapie pour un cancer bronchopulmonaire consommaient régulièrement du corossol à visée anticancéreuse, avec des risques d’interactions encore mal évalués.
Un mélange qui n’est pas sans risque
La préparation elle-même inquiète le spécialiste : « C’est là où il faut faire encore plus attention, parce que les mélanges, on ne sait jamais ce que ça va donner au niveau du foie. Il peut y avoir des interactions, même avec les médicaments que nous prenons. Donc ça peut être toxique pour le foie ». Il précise : « Un principe actif contenu dans un produit peut inactiver le principe actif du médicament qui est actif sur la maladie. Et parfois, ça peut entraîner le développement d’une résistance des cellules cancéreuses ».
À la différence des remèdes improvisés, les médicaments passent par une évaluation systématique de ces risques : « En médecine moderne, ces interactions sont analysées et étudiées. Quand vous prenez un médicament, vous prenez la fiche, vous voyez les effets indésirables, les effets secondaires, les complications possibles, les interactions possibles ».
Deux éléments factuels renforcent cette prudence. Les feuilles de corossol contiennent de l’annonacine, une substance dont la neurotoxicité est reconnue par l’ANSES, les faire bouillir 45 minutes revient précisément à concentrer ces composés.
Interrogé sur ce protocole, le Dr Valdez, de l’IRDPMAG, explique : « Nous avons étudié une plante appartenant à la même famille que le corossol, Annona senegalensis, sur plusieurs lignées tumorales humaines. Nos résultats ont montré une activité antiproliférative intéressante vis-à-vis des cellules cancéreuses, par l’induction du stress oxydatif et par l’arrêt du cycle cellulaire en phase G2/M. Ces travaux restent précliniques mais contribuent à l’identification de nouveaux candidats phytomédicamenteux issus de la biodiversité guinéenne. »
Le bon réflexe
Le Pr Traoré ne réclame ni censure ni procès, mais la correction du message : « C’est plutôt une information à corriger. Il faut rectifier le message. Donner les vertus, ne pas dire que c’est un médicament anticancéreux. Ça peut aider à prévenir. Donc l’information doit être revue, corrigée et diffusée. » Il recommande aux créateurs de contenu de se rapprocher des services compétents lorsqu’ils traitent de sujets sur la santé, surtout s’ils sont suivis et écoutés par des milliers de personnes. « L’ignorance tue. L’ignorance est un frein à la lutte contre les maladies, à plus forte raison le cancer », conclut le cancérologue.
Manger des fruits et légumes, boire une infusion de citronnelle, consommer du corossol : rien de tout cela n’est nocif dans une alimentation équilibrée, et cela participe même à la prévention. Mais aucune tisane ne soigne un cancer, n’en remplace le diagnostic, ni ne justifie d’abandonner un traitement. Face à un symptôme inquiétant, le premier geste n’est pas de faire bouillir des feuilles : c’est de consulter.
Cet article a été rédigé par Aissatou Barry et Alpha Oumar Bagou Barry, avec le soutien d’Africa Check dans le cadre de son Programme de bourse de soutien au fact-checking.
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