L’infertilité n’est plus seulement une question médicale. Elle est devenue un horizon d’angoisse, de violences silencieuses et de drames humains qui se répètent dans l’ombre. En Guinée, comme ailleurs dans le monde, elle touche des millions de vies et crée la désolation.
Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), un adulte sur six est désormais concerné, soit 17,5 % de la population mondiale. Et derrière ces chiffres, il y a des visages, des couples brisés, des femmes meurtries.
Lors des 4èmes Journées de la Société guinéenne de santé publique, la doctorante Tiguidanké Camara, pharmacienne de formation et chercheuse en co-tutelle à l’Université Gamal Abdel Nasser de Conakry et à l’Université Paris Cité, a présenté une étude d’une rare profondeur sur l’expérience de l’infertilité en Guinée. Une recherche qui met à nu un phénomène à la fois social, sanitaire et profondément genré.
Une tragédie inspirée de faits réels
Pour ouvrir sa présentation, la doctorante Tiguidanké Camara raconte une histoire bouleversante inspirée de faits réels. Yari et Fodé s’aiment, se marient, rêvent d’une famille. Mais après un an sans grossesse, la pression s’abat sur Yari : le mari qui s’éloigne, la belle-famille qui la harcèle, la honte sociale qui s’installe. Désespérée, elle multiplie les traitements traditionnels, les plantes, les sacrifices. Rien n’y fait.
Au bout de deux ans, elle se tourne vers une clinique opérée par un soignant sans spécialisation formelle. Elle y subit une intervention dans des conditions indignes. Son état s’aggrave. Transportée au CHU, elle meurt sans avoir pu donner la vie.
Cette histoire, explique la chercheuse, « témoigne de la manière dont les attentes sociales et les perceptions genrées de l’infertilité contribuent à la survenue de tragédies individuelles ».
Souffrance émotionnelle, isolement et déséquilibre conjugal
Selon Tiguidanké Camara, les premiers résultats de son étude, menée à Conakry et à Boké grâce à une ethnographie immersive, sont accablants. « Les couples qui ont des difficultés à concevoir notent qu’il y a une souffrance émotionnelle, une souffrance physique, surtout pour les femmes, et un isolement. L’infertilité peut créer une faille existentielle et un déséquilibre conjugal », explique la chercheuse, d’un ton teinté de désolation.
Cette souffrance intime est décrite par une sage-femme de 40 ans, citée dans l’étude :
« Seul Dieu et moi-même savons ce que je ressens. Parfois, je me demande pourquoi je vis encore. » Dans un pays où la maternité est au cœur de la valorisation sociale des femmes, l’absence d’enfants devient un poids écrasant.
Violences, douleurs, humiliations et dérives médicales
Le second constat est tout aussi alarmant. L’infertilité expose les femmes à des violences physiques, économiques et symboliques, jusque dans les structures censées les soigner. Dans son étude, la chercheuse rapporte que : « Certaines femmes associent l’infertilité à des violences. Certaines ont subi des actes très douloureux, sans accompagnement psychologique et parfois sans soutien véritable. »
Ainsi, une coiffeuse de 30 ans raconte huit mois d’actes invasifs dans plusieurs structures sanitaires. « J’ai fait huit mois de traitement… huit mois, on me piquait ici. Le docteur m’a dit : mon col est fermé, il faut l’ouvrir », rapporte Tiguidanké Camara dans son étude. Ces témoignages soulignent la vulnérabilité extrême des femmes face à un système médical peu régulé, où les pratiques peuvent tourner à l’abus.
Examens coûteux, redondants et profits opaques
Le troisième résultat met en lumière la marchandisation croissante de la fertilité. Selon Tiguidanké Camara, certaines femmes rapportent une connivence entre certaines structures de santé et des laboratoires, conduisant à la prescription d’examens très coûteux et parfois redondants. « L’infertilité devient un marché où les corps féminins sont soumis à des exploitations », ajoute la chercheuse. Dans un contexte de précarité économique, cette situation crée une double peine : la souffrance intime et la ruine financière. « La justice reproductive devient un impératif médical », alerte-t-elle.
L’infertilité traverse la vie médicale, conjugale et symbolique
L’étude met aussi en lumière un fait central : l’infertilité est indissociable des rapports de genre. La perception diffère selon que le problème est attribué à l’homme ou à la femme. « Même si la science montre clairement que 30 % des causes viennent des femmes, 30 % des hommes, 30 % des deux partenaires et que 10 % restent inexpliquées, dans la société, c’est presque toujours la femme qui porte la faute, la honte et les conséquences », regrette la doctorante Camara.
Ces inégalités, souligne Tiguidanké Camara, « produisent des formes d’injustice reproductive où les femmes subissent à la fois la douleur et la charge émotionnelle, sans accompagnement psychologique dans la majorité des cas ».
Protéger les couples, réguler le système, garantir les droits
Face à l’ampleur du phénomène, Tiguidanké Camara interpelle directement les autorités. Pour elle, l’État doit véritablement se pencher sur cette question. « Si on aide les femmes à espacer les naissances, on doit pouvoir trouver des solutions pour des couples qui ont besoin d’avoir des enfants, d’en avoir librement », dit-elle.
La chercheuse plaide pour une politique de santé reproductive équitable, centrée sur l’accompagnement psychologique, la formation des soignants, le contrôle des pratiques médicales et l’accès abordable aux soins de fertilité.
Un phénomène urgent de santé publique
Avec 17,5 % des adultes concernés dans le monde, l’infertilité n’est plus marginale : c’est une crise silencieuse.
En Guinée, à travers les souffrances racontées, les violences subies et les coûts exorbitants imposés, elle révèle une société où le désir d’enfant peut devenir une condamnation. Comme le montre l’histoire tragique de Yari, l’absence de prise en charge adéquate peut coûter la vie.
Mamadou Kindy Bah












